La collaboration entre architectes logiciels et architectes du bâtiment pour l’optimisation des outils numériques d’aide à la conception

L’architecture a connu des évolutions majeures, depuis les premières expérimentations de modularité (1920), en passant par l’avènement du CAD (1960) ou du BIM (1980), jusqu’à l’utilisation du paramétrisme (1990) ou de l’Intelligence Artificielle (2000)[1]. Ces évolutions ont profondément transformé la manière dont les architectes conçoivent leurs projets. Elles ont ouvert la voie à l’ère de l’architecture numérique et aux nouveaux outils d’aide à la conception architecturale, imaginés par des architectes logiciels. Dans cet article, nous explorerons la collaboration entre architectes du bâtiment et architectes logiciels permettant le développement d’outils numériques d’aide à la conception architecturale.

Résonnances entre architectes logiciels et architectes du bâtiment

Lorsqu’un jeune diplômé d’école d’architecture recherche un emploi, il est confronté à une multitude d’offres où est mentionné le nom « architecte » suivi de la mention « logiciel » mais dont les missions ne s’apparentent pas au métier traditionnel.

Un architecte logiciel est un expert en ingénierie informatique, chargé de concevoir l’architecture d’un système informatique (ordinateur, serveurs, bases de données, outils numériques) permettant de traiter l’information. La conception d’outils numériques implique la création d’une architecture définissant la manière dont les composants de l’outil interagissent, les principes de conception, les technologies utilisées, les contraintes de performance, de sécurité ou d’évolutivité.

Les architectes logiciels sont en mesure de créer des lignes de code ou morceaux de programme permettant de générer l’outil, mais cette tâche est souvent attribuée aux développeurs. Lorsqu’un utilisateur clique sur une interface numérique regroupant des éléments graphiques (boutons, menus, fenêtres…), il déclenche toute une série de calculs et d’affichages préalablement programmés aboutissant à un résultat concret. Par analogie, l’architecte logiciel s’apparente à un architecte du bâtiment concevant les plans, tandis que le développeur à l’image d’un ouvrier ou d’un artisan les fabrique.

Les architectes logiciels et les développeurs sont souvent issus d’Ecoles d’ingénieurs ou d’informatique. Depuis 2013, L’École 42 fondée par Xavier Niel, fondateur de l’opérateur de téléphonie Free, forme des étudiants aux métiers de l’informatique. L’enseignement se base sur un modèle innovant : le peer-learning (apprentissage entre pairs). Il n’y a pas de notes classiques et les étudiants se corrigent mutuellement. L’Ecole 42 est renommée pour sa pédagogie sans professeurs, sans cours magistraux et sans frais de scolarité[2].

La collaboration entre architectes logiciels et architectes du bâtiment

L’intelligence collective correspond à une forme d’intelligence dans laquelle chaque individu s’intègre dans un processus collaboratif afin de gagner en efficacité et en productivité. Cette méthode est incontournable dans la conception d’un outil numérique tant les domaines utilisés pour son développement sont vastes. Analyser la demande, écrire le cahier des charges, élaborer le graphisme de l’interface, coder, rendre le produit attractif, le faire évoluer selon les attentes des utilisateurs sont autant de missions qu’un seul et même individu, issu d’un domaine précis, aurait du mal à mener.

Dans l’élaboration d’outils numériques d’aide à la conception, la collaboration entre architectes logiciels et architectes du bâtiment semble pertinente. Elle peut s’établir selon trois schémas.

Le premier correspond à l’embauche d’architectes diplômés d’Ecole d’Architecture au sein d’entreprises qui développent des outils numériques. Ces architectes supervisent le développement de l’outil, recueillent les retours des utilisateurs, apportent leur expertise et suivent les évolutions du secteur afin d’intégrer les bonnes pratiques. Ils traduisent les exigences du domaine de la construction au monde numérique. Ils rédigent ce qu’on appelle les spécifications techniques, sorte de cahier des charges regroupant les améliorations à intégrer à l’outil. Ces spécifications sont ensuite codées par les développeurs. Cette approche favorise une collaboration fluide et une adaptation efficace des outils numériques aux réalités du métier.

La seconde forme de collaboration est celle construite entre les architectes travaillant en agences d’architecture (utilisateurs de l’outil) et les architectes logiciels au sein d’entreprises développant les outils numériques. À travers des échanges réguliers et des retours d’expérience, les fonctionnalités des outils sont ajustées pour répondre aux besoins pratiques des architectes. Cette co-construction garantit des solutions adaptées aux contraintes du terrain et aux évolutions du secteur.

Enfin, la recherche et développement (R&D) au sein des agences d’architecture vise à explorer de nouvelles idées, techniques, matériaux et approches pour améliorer la conception et la construction des bâtiments. L’élaboration de technologies numériques peut être un axe de travail. La R&D peut varier en fonction de la taille et des objectifs de l’agence. Les agences peuvent mettre en place une équipe dédiée, composée d’architectes et/ou de chercheurs, chargée d’expérimenter de nouvelles idées et de développer des solutions numériques en interne. Certaines agences collaborent également avec des partenaires externes, tels que des laboratoires universitaires, des entreprises spécialisées ou des institutions de recherche, pour développer ces activités. Les agences d’architecture peuvent bénéficier de subventions publiques, de partenariats académiques ou de mécénats de recherches.[3]

Lors d’une conférence au SIBCA en décembre 2024[4], Simon Davies directeur du pôle environnement d’AIA Life Designers explique la notion du temps de retour carbone. Cet indicateur mesure le temps nécessaire pour que les économies de carbone réalisées grâce à une rénovation compensent l’investissement initial en carbone correspondant aux matériaux de construction, aux produits et aux équipement mis en œuvre. Ce facteur modifie en profondeur la méthodologie de projet de rénovation. L’agence pluridisciplinaire (ingénierie, architecture, environnement, management) investie alors dans un programme de recherche de trois années visant à l’élaboration d’un outil métier visant à calculer ce temps de retour carbone.

La prise en main de l’outil en agence d’architecture

Un outil numérique, perd de son intérêt s’il est difficile à utiliser. Afin d’évaluer l’ergonomie des solutions, il est pertinent de solliciter les architectes afin de tester les fonctionnalités en conditions réelles et d’identifier les éventuelles difficultés d’utilisation.

La formation des utilisateurs est également un enjeu majeur. Il est essentiel d’accompagner les professionnels dans l’apprentissage des nouveaux outils grâce à des ressources pédagogiques adaptées, comme des tutoriels en ligne ou des sessions de formation dédiées au sein même des agences[5]. Sur le site de l’Ordre des Architectes, des programmes de formation continue sont proposés afin d’accompagner les professionnels dans l’adoption de ces nouvelles technologies, sous forme de modules accessibles en présentiel ou en distanciel.

L’intégration progressive de ces technologies dans les cursus académiques, notamment dans les Ecoles d’Architecture et d’ingénierie, participerait à une meilleure appropriation des méthodes numériques.

Conclusion

La collaboration entre architectes logiciels et architectes du bâtiment marque une étape clé dans l’évolution des pratiques architecturales. Cette synergie permet d’intégrer des outils numériques performants et adaptés aux besoins du secteur.

Cependant, la pleine exploitation de ces outils repose sur leur accessibilité et leur prise en main par les professionnels. L’ergonomie des logiciels, la formation continue et l’intégration progressive des technologies numériques dans l’enseignement sont autant de leviers essentiels pour assurer une adoption réussie. Dans un contexte où l’Intelligence Artificielle et l’automatisation redéfinissent progressivement le paysage de la conception architecturale, le dialogue entre experts du numérique et praticiens du bâti devient plus que jamais indispensable.


[1] Chaillou Stanislas (2021), L’Intelligence Artificielle au service de l’architecture, Paris, Éditions du Moniteur.

[2] France Culture. (2024, 15 mars).  Le Meilleur des mondes : Les mystères du code : à la découverte des architectes du web. A la découverte des architectes du web.

[3] Ordre des architectes (29 janvier 2024), La recherche & développement dans les agences d’architecture : avantages et financements. Ordre des architectes

[4] Simon Davies (2024), Le temps du retour carbone, SIBCA, Palais des Congrès Paris.

[5] Entretien avec Aymeric Bemer, fondateur d’Albedya, outil d’étude environnementale.